Ça flue

Il y a des personnes, peu importe leur valeur, leur âge et leur statut, qui ne pardonnent pas. Le pardon est une vertu chrétienne, certes, mais il n'a pas à être élevé au rang des vertus, ni à être chrétien, pour pouvoir se manifester. Que signifie "pardonner" ?
"Pardonner" signifie "procéder du don". Le préfixe par- avant -donner, et sa variante per-, ont pour synonymes les préfixes di/dia-, tra/trans- : à tra-vers (et non pas de travers !). Quand on pardonne, donc, il s'agit de donner. Donner quoi ? Son pardon... Ce n'est pas une blague. Il y a là une intensification.
"Je pardonne, mais je n'oublie pas" : cette sentence que l'on entend parfois, même dans les milieux chrétiens, sonne comme une menace, et l'on croirait presque que le pardon en est absent, au final, puisque rien n'est effacé : la rancune semble toujours vivace. Tout ce qui fait dire, à un certain nombre de penseurs : "On oublie, mais le pardon n'existe pas." Cruauté existentielle pour cruauté existentielle.
Il est parfois vrai que "la vie est une pute ; le vécu, un salaud". Ou bien, disons "qu'elle ne fait pas de cadeau, qu'elle n'est pas une sinécure" : vous aimeriez qu'on vous pardonne, mais rien ne vient. Parfois ⸺ souvent ⸺ vous aimeriez bien qu'on vous pardonne, pour des lésions dont vous n'êtes même pas cause.
Le "Notre Père" chrétien dit : "Pardonne nos offenses [ô Dieu] comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés" ⸺ à quoi on observe que le christianisme se meurt, à l'heure où l'offensance n'a plus besoin d'une seule lésion, pour qu'elle se sente offensée, et que de ce sentiment d'offense elle cherche réparation ⸺ lésant, du même coup, autrui.
Cette interaction tordue, n'a pas attendue quelque "wokisme" pour exister : il y a toujours eu des gens tordues. C'est juste que, de nos jours, il semble que ces distorsions paient mieux, mais c'est peut-être une illusion. "Tout est illusion", c'est vrai, mais je connais des anti-"wokes" qui ne sont pas animés autrement : ils procèdent des mêmes lésions gratuites, sur la base de lésions imaginaires.
C'est, évidemment, ce qui s'est beaucoup joué dans le druidisme, contre le Rassemblement des Assemblées Celto-Druidiques ⸺ qui, depuis son avènement, n'a plus rien à prouver. Mais pardonnez-moi cette idiosyncrasie, cette faiblesse... si vous ne vous en croyez pas lésés ! Cela est vrai de toute néopagaillade.
On a ici affaire, à des sentiments de "crimes de lèse-majesté". Car des personae majestiques se pavanaient et attaquaient, se croyant lésées par tous les bouts qu'on les prît : rien n'y faisait. D'aucuns dénoncent alors l'ego, mais ce n'est pas cela : la persona n'a rien à voir avec l'ego, encore qu'on les confonde souvent (ce qui en dit long, sur l'intelligence émotionnelle des confusionnés).
On peut être tout à fait humble dans l'âme, ayant fait taire son ego, ou son mental, ou que sais-je (appelez ça comme il vous chante) et même être "empathe"... tout en disposant d'une persona majestique, c'est-à-dire d'un masque de majesté. Ce serait même une parade psychosociale assez logique alors, que cette cuirasse caractérielle, dans les conditions où l'on n'a jamais compris que l'ego n'était que l'aiguillon adaptatif de nos vies.
La persona majestique, dans ces conditions, est en fait une suradaptation, inhérente à l'absence de compensations agaillardies, afin de pallier à un ego défaillant sous le coup d'une humilité scabreuse ⸺ scabreuse, de ce qu'elle procéda probablement plus d'humiliations que de modesties... en plus d'être rendue scabreuse, par la persona majestique. MAIS L'EGO N'A RIEN À VOIR AVEC ÇA, C'EST LE PLUS DINGUE À COMPRENDRE.
À partir de là évidemment, les personae majestiques se sentent vite lésées, elles ressentent vite des lésions imaginaires. Qui, lorsqu'elles se sentent une valeur, un âge et/ou un statut appréciables, tournent à la vindicte contre quelque "crime de lèse-majesté" imaginaire. Les distorsions prennent le pas sur les réalités et, à ce stade, il est clair que jamais un pardon ordinaire ne saurait émerger.
Au contraire : comme le propre de la persona est de se socialiser, les distorsions sont socialisées. Personne n'a vraiment de psychose ⸺ tout au plus, des para-psychoses tendancielles ⸺ mais tout le monde est emporté par une sociose favorisant les tendances para-psychotiques de chacun (dépressives, paranoïdes, schizoïdes, autistiques, etc.). On se polarise, parce qu'on s'affecte de ce qui nous affecta ⸺ cahin-caha.
Or, à ce jeu, ceux qui ont la plus grosse persona majestique (c'est le cas de le dire, "la plus grosse" !) ne sont pas ceux qui s'en tirent le moins bien. Car, compensatoirement, ils attirent ceux qui en rêvent. Les chrétiens disent alors : "Sic transit gloria mundi, ainsi passe la gloire du monde" avec un mépris évident pour l'existence.
Nous préférerons dire : "Alea jacta est, le sort en est jeté" ? Mais c'est sûrement, pour un certain nombre d'entre nous (à la persona majestique anti-romaine... justement...) "trop romain" ? Sinon que les romanisants furent aussi doués que d'autres, pour tomber là-dedans.
Une chose est sûre, c'est que "ποταμοῖσιν τοῖσιν αὐτοῖσιν ἐμβαίνουσιν ἕτερα καὶ ἕτερα ὕδατα ἐπιρρεῖ, à ceux qui entrent dans les mêmes fleuves d'autres et encore d'autres eaux affluent". Dit couramment : "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" (fragment DK 22 B49a d'Héraclite cité par Plutarque).
Pourtant, les personae majestiques feront de tout amont, un reproche en aval. Elles ne tolèrent pas que ça flue. Ce qui ⸺ quant à celles sous le matronage de Dana ⸺ détonne beaucoup.
Si seulement je parvenais à les comprendre un jour ! Enfin il me faudra, je crois, laisser fluer cela ⸺ aussi.
- Segodanios
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