Maman, pourquoi ma plume saigne ?

Maman, pourquoi ma plume, au matin, saigne encore ?
J’écris avec la nuit, j’écris avec mes morts ;
Le monde est un tumulte où l’homme s’abandonne,
Et mon cœur fatigué cherche encor ta couronne.
J’ai vu des rois de cendre ériger leurs mensonges,
J’ai vu des foules vides applaudir leurs songes ;
Ils bâtissent des tours sur des silences froids,
Et vendent leur honneur pour un éclat de loi.
Maman, j’ai tant marché sous les chênes austères,
Écoutant le vieux vent murmurer ses mystères ;
Dans la sève et la pierre, un savoir m’a parlé,
Mais l’homme sourd et fier préfère tout brûler.
Je suis de ceux, vois-tu, qui gardent la mémoire,
Qui lisent dans les cieux les fragments de l’histoire ;
Mais mes frères d’argile ont brisé les miroirs,
Et rient du sacré même au seuil du désespoir.
Pourquoi m’as-tu appris à entendre le monde,
Si c’est pour voir son âme à chaque instant immonde ?
Pourquoi m’as-tu donné ce regard trop profondit
Qui perce les masques et condamne les fronts
Maman, dans tes sillons je déposais mes larmes,
Croyant y apaiser le tumulte et les armes ;
Mais la terre elle-même semble pleurer en moi,
Et mon chant devient cri que nul n’entend, ni toi.
Ils ont coupé les arbres où reposait la sagesse,
Profané les ruisseaux, oublié la promesse ;
Et moi, pauvre veilleur d’un monde qui s’effondre,
Je trace des serments que le vent vient confondre.
Maman, pourquoi ma plume est trempée dans le fiel ?
Est-ce le poids des jours ou le silence du ciel ?
Je porte en moi la nuit, la forêt et la cendre,
Et nul ne veut plus voir ce que je viens leur tendre.
Pourtant, au creux du sol, sous la douleur immense,
Je sens battre un espoir plus ancien que le sens ;
Comme un souffle discret qui relève la vie,
Quand tout semble perdu dans l’ombre et l’agonie.
Alors je t’écris, toi, source obscure et première,
Toi qui berças mes pas et nourris ma lumière ;
Si ma plume aujourd’hui se brise et se défend,
C’est qu’elle aime encore… un monde différent.
/I\
Gwengarv (Uindocaruos)

