La Tricherie sacrée

23/09/2026

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John Toland, aujourd'hui, n'est plus que le fondateur ésotérique du (néo)Druidisme, après qu'on ait longtemps dit et répété qu'il fonda le Druid Order. Pourquoi ? Parce que l'historien Ronald Hutton a enquêté, afin d'établir que ce serait une affabulation de George Watson MacGregor-Reid, début XXe seulement. George Watson MacGregor-Reid est un (néo)Druide, chef du Druid Order entre 1909 et 1946, qui aurait fabulé la fondation du Druid Order simultanée à la franc-maçonnerie, en 1717.

Le parallélisme semble trop beau. Pire : la numérologie de 1717 semble aussi un symbole. C'était se donner une antériorité sur Henry Hurle, fondateur de l'Ancient Order of Druids en 1781, comme sur Edward Williams/Iolo Morganwg, fondateur de la Gorsedd Beirdd Ynis Prydain devenue Gorsedd Cymru.

Ainsi, pour l'historiologie, le sort du (néo)Druidisme était scellé : un mutualisme sans antiquité (Henry Hurle), un culturalisme sans antiquité (Edward Williams/Iolo Morganwg) et un ésotérisme sans antiquité (George Watson MacGregor-Reid). Tout aurait dû s'effondrer, mais rien ne s'effondra.

Rien ne s'effondra, malgré les pures mutualités philanthropiques internationales de l'Ancient Order of Druids. Rien ne s'effondra, malgré les accusations selon lesquelles les reformulations et les créations folkloriques d'Edward Williams/Iolo Morganwg font de lui un faussaire. Et rien ne s'effondra, malgré les affabulations de George Watson MacGregor-Reid.

Pourquoi ? Oh, quand « la machine est lancée », you know… Il y a tant de dupes, qui n'ont pas compris – comme dit Christophe Alévêque – que « la religion est une vaste rumeur »… – Peut-être. De telles façons mécanistes de penser, oublient qu'elles procèdent des mêmes dynamismes sociaux. Si le mécanisme s'est répandu à l'époque des Lumières, c'est que des personnes le portèrent au même titre que le (néo)Druidisme.

D'ailleurs, John Toland – nous le retrouvons enfin, après l'avoir délaissé dès le début… – John Toland écrivit une étude sur les Anciens Druides, tout en étant un libre-penseur des Lumières. Inventeur de la notion de panthéisme dans son Pantheisticon, John Toland s'appropriait le spinozisme dans ses propres termes. Lesquels ?

Le spinozisme, philosophie du juif excommunié Baruch Spinoza, rebondit sur le cartésianisme de René Descartes, philosophe français auteur du Discours de la méthode et concepteur des signes mathématiques modernes. Précurseur des Lumières, on peut raisonnablement dire René Descartes mécaniste, à logiciser les choses – toutes les choses – autant que possible. Par prudence devant l'Église ou vraie foi, il se disait fidéiste : aux choses surnaturelles la religion, à croire ; aux choses naturelles la recherche, à établir.

C'est la méthode que Baruch Spinoza radicalisera dans son Éthique qui, loin d'être un traité de morale, est en fait un traité d'ontologie – l'éthique spinoziste, c'est l'Être tel qu'il se comporte et est comporté, pour le meilleur et pour le pire, avec une recherche du meilleur pour éviter le pire, quant aux humains, dont ressort le philosophe. C'est tellement moderne, que Baruch Spinoza a été salué de Nietzsche à Enthoven, en passant par Deleuze, c'est dire…

Deus siue Natura, Dieu ou la Nature dit Baruch Spinoza. C'est-à-dire qu'il ne recherche plus de surnaturel, mais que ce principe métaphysique confond la métaphysique avec la physique. Faire de la physique, avec Spinoza, c'est faire de la métaphysique, et inversement. En découle une philosophie de vie cartésienne, rationaliste. La Raison est dans la Nature, puisque la Nature est la Raison universelle (Dieu). Baruch Spinoza, dans son genre, est néo-stoïcien en conséquence.

Pour les stoïciens, en effet, bien que le Divin (Θεός, theós) ne s'identifie pas avec la Nature, il consiste en la Raison qui anime la Nature. Le stoïcien aurait éventuellement pu écrire Deus siue Natura ; il écrivit plus d'une fois d'ailleurs secundum Naturam vivere, vivre selon la Nature. Le projet est spinoziste encore, des siècles plus tard, une transcendance en moins. Cette transcendance en moins, reste teintée de scolastique dans sa manière axiomatique ; il y a cette singularité de faire « une métaphysique physique ».

John Toland a beau populariser la notion de panthéisme alors, sa manière de l'exprimer se départit de métaphysique. Il est encore moins transcendant/plus immanent que Baruch Spinoza, puisqu'il ne dédouble plus la Nature avec Dieu, mais Divine devient chez lui « la Totalité de la Nature » ; nous disons aujourd'hui « le Cosmos, l'Univers ». Son panthéisme n'identifie pas exactement Dieu à la Nature, il fleure même le panENthéisme (Tout-En-Dieu).

Auquel titre, Toland retrouve le stoïcisme théologique, stoïcisme théologique séparant la Raison de la Nature qu'avait perdu Spinoza – pourtant néo-stoïcien dans l'éthique – tout en renonçant (Toland) au néo-stoïcisme de Spinoza. C'est qu'il ne sert plus à rien de chercher à secundum Naturam vivere, vivre selon la Nature puisque, la Nature étant Tout, nous en procédons fatalement jusque dans nos erreurs profondes…

Stoïciens et Spinoza cherchaient encore à « corriger » quelque chose de la Nature dans la Nature-même. Ce mouvement est illogique, car contre-nature, là où pourtant on avait postulé le Naturel de toute chose. Aussi, le stoïcien et le spinozien sont-ils dans l'illusion, encore que bien-fondés.

Friedrich Nietzsche l'exprimera à sa manière au §9 de Par-delà bien et mal : « Vous voulez vivre "en conformité avec la nature" ? Ô nobles stoïciens, quelle duperie dans les mots ! Imaginez un être conforme à la Nature, comme elle prodigue sans mesure, indifférent à l'extrême, sans intentions ni égards, sans pitié ni justice, fécond et stérile et incertain à la fois ; imaginez l'indifférence-même muée en puissance, comment pourriez-vous vivre conformément à cette indifférence ? »

Mais c'est-à-dire que personne ne le peut. Ou plutôt, que tout le monde le fait sans le savoir, ni évidemment avec les moyens dont dispose le Tout, dont il n'est qu'une partie. Le stoïcien et le spinozien cherchaient à vivre vertueusement, mais la Nature est précisément ce qui ne se laisse pas enfermer dans le dualisme de la vertu et du vice. La Nature est amorale, extramorale, ni morale ni immorale, ni juste ni injuste – indifférente. De sorte que, chez John Toland, il soit dans la nature humaine, tout simplement, de vouloir du vertueux, du moral, du juste, sans incohérence.

En fait, John Toland était remonté plus loin que le stoïcisme post-socratique, à puiser dans la philosophie pré-socratique d'Anaxagore, Anaxagore pour qui la Raison (νοῦς, Noûs) régit l'Être, qui Est au sens de Se Situer et Se Comporter, c'est-à-dire qui Devient : l'Être est Devenir, transformisme infini.

Tout ceci pour dire, que l'intérêt de John Toland pour le Druidisme n'est quand même pas anodin. L'historien Ronald Hutton a beau douter de l'ancienneté du Druid Order, il faut pourtant remarquer, d'une part, qu'Hutton admet que l'avènement de l'ordre se perd avant 1909 et que, d'autre part, John Toland avait aussi écrit sur les sociétés secrètes et leurs fonctionnements. Si donc rien dans sa correspondance, etc. ne permet à l'historiologie de dire « John Toland refonda le Druidisme », il appert que l'ésotériste, lui, apprécie les bonnes histoires.

Des histoires, qui sont d'autant plus vraisemblables, qu'il fallait encore se cacher de l'Eglise, à l'époque. Que John Toland, en plus, est un Irlandais formé en Écosse, vivant enfin en Angleterre : la trajectoire est singulièrement celtique toujours. Que le Druid Order se surnomme An Druidh Uileach Braithreachas (la Fraternité Druidique Universelle) faisant directement référence au gaélique d'Irlande – où Fabien Régnier de Keltia magazine, parle toujours d'une tradition, dont d'aucuns se réclament en croyant dévier des trois grandes filiations…

Les mêmes, d'ailleurs, vont plutôt se réclamer de la Kredenn Geltiek, fondée en Bretagne devant la Gorsedd, afin de renouer avec le polythéisme antique, Kredenn Geltiek qui n'a jamais prétendu dévier des trois grandes filiations dont elle hérite, encore qu'à les reformuler de manière polythéiste, plus proche des mythes irlandais, gallois et de l'archéologie gauloise. Ils ont pourtant été exclus de la Kredenn Geltiek, et tendent enfin à opposer leur stoïcisme affinitaire dans leur druidisme, au reste des druidismes. Ils commettent, dans le Druidisme, l'erreur que le stoïcien et le spinozien commettent, dans la Nature. Il faut beaucoup de compassion pour endurer leurs illusions.

John Toland représente à nos yeux ce qu'il était possible de représenter, de la tradition gaélique irlando-écossaise en Angleterre et, s'il n'est pas le fondateur du Druid Order, on ne peut qu'honorer la référence de George Watson MacGregor-Reid – de même que les bienfaits d'Henry Hurle et le travail d'Edward Williams/Iolo Morganwg. Un jour, peut-être, les tricheurs sacrés anosgnosiques comprendront réellement la valeur des tricheries sacrées (cf. Alexandro Jodorowsky) faisant écho aux féodales jongleries, etc.

Même un historien en est capable.

Segodanios

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