Orthopraxie, normopathie vs. Théurgies, rituélies

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Ortho-praxie : « pratique correcte » – comme on parle d'orthographe : « écriture correcte » ou d'orthopédie : « pied correct ».
On peut encore traduire ortho- par « droit(e) » – comme dans orthogonal, orthocentre en géométrie – ou bien par « juste » si l'on veut car,en grec, ὀρθός (orthos) qualifie quelque chose de conforme à la loi ; mais c'est bien l'idée de conformité qui ressort avant tout, donc l'idée de correction.
En langues celtiques, la racine équivalente pour ortho- est recto- (comme en latin) qu'on entend toujours dans correct.
C'est une bonne raison à ce premier et meilleur choix de traduction (correct) qu'il faut ni assimiler à la droiture morale en tant que telle, ni avec l'esprit de justice ; tout au plus, on peut l'assimiler avec les notions d'alignement, d'ajustement sur une norme, en se méfiant des anachronismes puisque de nos jours « être aligné, s'ajuster » sont des expressions à la mode, dans le domaine des valeurs.
Et, ce, surtout parce que l'ancien grec dispose déjà d'ὀρθοπραγία, orthopragia, « conduite droite et juste » au sens moral : l'orthopraxie n'a rien à voir avec la morale.
Bref, pour la troisième fois : correction est la meilleure traduction. L'orthopraxe, c'est celui qui « 'rige » et corrige, une pratique « 'recte » et correcte – c'est-à-dire, en fin de comptes, qui dirige sa pratique.
C'est un (di)recteur pratique qui déroule un rituel qui ne souffre pas l'erreur : ainsi des Romains, pour qui l'instauratio désigne cette obligation de recommencer un rituel en cas d'erreur. L'instauratio est littéralement une correction – comme si un instituteur faisait reprendre sa dictée à l'élève dès la première erreur venue et, ce, jusqu'à ce qu'ils parviennent au bout de l'exercice de manière impeccable… sinon que l'instituteur, ici, est « sociothéologique » : à la fois norme sociale et divine, tandis que l'élève est l'officiant du rite.
Où l'on devine à quoi mène l'orthopraxie.
Malheurs de l'orthopraxisme
En effet, l'orthopraxie mène au ritualisme, que l'Académie Française définit pour « un respect excessif des rites ». Mais, pour ne pas nous en tenir à une institution elle-même ritualiste, voyons au contraire le Wiktionnaire, qui le donne pour « l'accent mis sur le rituel par certains cultes » : l'Académie Française signale (par son ritualisme lexical autoritaire/absolutiste propre) que le ritualisme est une obséquiosité rituelle ; le Wiktionnaire (plus sociétaire/relativiste) compare les tendances rituelles, à en dire certaines plus ritualistes que d'autres.
Nous relèverons aussitôt nos parenthèses : nous avons dit l'Académie Française « autoritaire/absolutiste » et le Wiktionnaire « sociétaire/relativiste » : ce sont leurs procédures, mais – eu égard au ritualisme et à l'orthopraxie dont il provient – les sujets font kaléidoscopes, et se renvoient entre eux les uns aux autres.
En effet, on remarque que l'orthopraxie est elle-même sujette aux excès d'autorité/absolu (en mode « Académie Française ») tandis que la non-orthopraxie/hétéropraxie – jusqu'à la dyspraxie… – est plus sujette à la société/relativisation (en mode « Wiktionnaire »). Cependant, l'orthopraxie/« Académie » fonctionne par collégialité (sociétaire) et l'hétéropraxie/« Wiktionnaire » est aussi en quête d'une norme… bien sûr, chacun dans leur ordre, spirituel ou lexical
Il n'y a rien de plus à dire sur ce kaléidoscope, que constater les enchâssements, enchevêtrements, voire enlisements, existentiels. C'est-à-dire qu'existentiellement, ils sont bien plus proches l'un de l'autre qu'ils ne le pensent chacun, tout en s'opposant a priori. Une leçon pour les druidismes en question, d'autant plus sur les orthopraxes se prétendent progressifs, et les hétéropraxes s'avèrent conservateurs.
« The fool doth think he is wise, but the wise man knows himself to be a fool. » (« Le fou se croit sage, mais le sage sait n'être lui-même qu'un fou. ») – William Shakespeare, As You Like It (Comme il vous plaira).
Mais comme notre sujet est l'orthopraxie qui tourne au ritualisme, que ce sont des druidisants rigoristes qui nous donnent du souci, et que nous avons déjà bien critiqué les hétéropraxes jusqu'à la dyspraxie (ce sont les plus simples à critiquer, mais la plupart du temps – hélas – ils n'ont ni l'intérêt ni le niveau pour s'en rendre compte)… critiquons les orthopraxes.
La marotte des fous
L'orthopraxie est la marotte de soi-disants reconstructionnistes, parce qu'elle semble donner à l'imagination rituelle une certitude. Ce n'est donc pas un hasard, si les pseud-orthodoxes entre les druidisants s'y rattachent, pas plus qu'il n'est étonnant qu'on ait mobilisé l'orthodoxie après l'orthopraxie. On en a connu ailleurs, dans d'autres traditions...
L'orthopraxie, c'est donc cette marotte de tous les reconstructionnistes qui croient détenir la vérité des anciens polythéismes, dans le mot orthopraxie. C'est bien sûr une injonction contradictoire : ils vous expliquent que « la vérité spirituelle » n'est pas leur problème – parce qu'elle n'est pas le problème de l'orthopraxie – tout en certifiant leur (ortho)doxie depuis ladite orthopraxie, somme toute « vérité pratique ».
On voit pourtant mal un Ancien Indien – les Anciens Indiens sont encore plus ritualistes que les Anciens Romains – pratiquer un rite de plusieurs jours, dont la moindre erreur annule la valeur spirituelle, sans Divinités hindoues ni mythes idoines. Sinon, on pourrait réaliser le rite – à supposer qu'un zen parfait soit possible – sans la moindre idée pour lequel on le réalise, ou au contraire en songeant (au hasard) aux Divinités romaines : quelque chose cloche.
La notion d'orthopraxie est bien gentille : elle n'a été inventée qu'eu égard au monothéisme si fervent, durant le XIXe siècle académique, pour désigner un écart avec les polythéismes. Les monothéismes abrahamiques exigent certes une foi, une ortho-doxie, « opinion correcte » ferventes, au contraire des polythéismes : les Dieux en gardent les polythéistes ! La non-ferveur garde du fanatisme. Il n'y en a pas moins des élans mystiques.
Les chercheurs n'ont dit orthopraxie, que pour distinguer de l'orthodoxie monothéiste en général – dogmes, catéchuménats, confessions, inquisitions, hérésies, etc. – car, là où ce n'est pas la ferveur qui compte, là l'humanité n'a besoin que de rites – qui ne se passent pas de mystères, d'initiations, de (poly)théologies.
Pire : c'est une vision très datée de l'anthropologie religieuse. Des travaux plus récents montrent que la frontière entre croyance (doxa) et pratique (praxis) est artificielle. Dans l'Antiquité, faire le rite correctement était une forme de foi et de lien social indissociable. Opposer radicalement les deux est un contresens anthropologique moderne.
Mais voilà soudain que des néopaïens soi-disants reconstructionnistes, manœuvrés par beaucoup de normopathes et par quelques amateurs éblouis, ont cru trouver – ces deux dernières décennies – le saint Graal dans l'orthopraxie, c'est-à-dire dans… une notion d'anthropologie religieuse différentielle inter-mono-polythéiste… Comment mieux vous dire qu'ils sont douteux ?
L'orthopraxisme est leur idéologie, idéologie moderne d'inspirés polythéistes. D'inspirés. Sinon – s'ils n'étaient pas des inspirés, s'ils étaient dépourvu de foi/croyance mobilisant leurs âmes & consciences jusque dans la manifestation de leurs démarches rituelles – eh bien, sinon, jamais ils ne se seraient servis de la notion d'orthopraxie : elle rassure leurs polythéismes fébriles jusqu'à la normopathie, de toute évidence.
Oh, certes, ces normopathes ont cru combattre ainsi toutes les hétéropraxies jusqu'à la dyspraxie si répandues. Mais ils les ont mal combattu, et j'ai moi-même failli en faire partie. Pourquoi ?
Anthropologie culturelle et historique
Pour répondre à ce pourquoi, repenchons-nous sur les Anciens Hindous et Romains : nous avons déjà dit que les Anciens Hindous étaient plus ritualistes que les Anciens Romains, déjà eux-mêmes ritualistes. Pour les Anciens Hindous, l'ordre cosmique (macrocosme) dépendait de ses interactions avec l'ordre rituel (microcosme) – c'est même dans la notion de rite : le sanskritऋत, « ṛtá » réfère directement à la loi cosmique, invisible et impersonnelle.
Ceci étant dit, le sanskrit n'est pas le latin, le latin ritus n'a pas cette amplitude cosmologique, et la racine indo-européenne des notions hindoue et romaine non plus, puisque cette racine *ar renvoie, certes avec cohérence, à l'idée d'organisation, mais pas inévitablement cosmologique. Où rien ne nous permet d'affirmer que les Yamnayas (Proto-Indo-Européens) disposaient déjà d'une dimension cosmologique dans leur notion de rite, que les futurs Anciens Indiens auraient conservée et que les futurs Anciens Romains auraient perdue.
C'est-à-dire que les futurs Anciens Indiens ont très bien pu augmenter la notion de rite à une échelle cosmologique, qui n'aura jamais traversé l'esprit des Anciens Romains à ce point – raison pour laquelle René Guénon estimait que les Anciens Européens avaient spirituellement dégénéré, et que les polythéismes étaient des religions dégénérées devant les avatars hindous du Brahman (l'idée de sagesse éternelle, de philosophie pérenne, ne jure que par le Principe). Néanmoins, à titre de réflexion, il faut observer – en dehors des mondes indo-européen et monothéiste – que le 神道, shinto, « sentier divin » japonais est un polythéisme pur : avis aux penseurs.
Et c'était sans parler des Hellènes [Anciens Grecs] : il n'y avait pas d'instauratio (recommencement obligatoire) à l'italique chez eux, pas plus que de centralisation rituelle pontificale italique romaine. Les rituélies helléniques variaient d'une cité à l'autre, et l'erreur n'était pas prise pour un vitium (vice de forme) : elle était prise pour une intervention divine, nécessitant un rituel expiatoire.
Mais les Anciens Indiens avaient toujours-déjà élaboré des rustines rituéliques, eu égard à chaque type d'erreurs, qui certes pouvaient durer dans le temps voire engager une mise en danger du fautif. On observe d'ailleurs en Inde, des variations encore plus nombreuses qu'en Hellas [Anciennes Grèces, des emporia ibères aux cités turques] et c'est normal : c'est un sous-continent.
À titre de comparaison – en dehors des mondes indo-européen et monothéiste de nouveau – la Chine aussi, est un tel sous-continent varié où, chose importante entre toute, on découvre la notion de 禮, li, « bienséances cérémonielles » : l'originalité du li est une lucidité tragique devant la possibilité de l'erreur : les rites contribuent certes à l'organisation du monde mais, pouvant échouer, et les raisons de cet échec n'étant pas toutes préparables, les officiants se doivent être plus attentifs, plus flexibles et plus sages – on est à l'opposé d'un ritualisme normopathique en quête de certitude technique.
Où il faut poser la question qui fâche : qui, des mondes indo-européen et extrême-asiatique, a survécu le plus longtemps à l'effondrement monothéiste – encore que le monothéisme s'y répande aussi ? Rien, en soi, ne s'opposait à des prises rapides ailleurs, comme on l'a vu avec la dispersion coloniale jusqu'en Australie. De cela, il appert, pour nous autres – polythéistes résurgents à l'ère contemporaine, – la nécessité du questionnement : l'éloignement géographique n'explique pas tout, sinon les Aztèques n'en seraient pas réduits à prier la santa Muerte en guise de Déesse des morts, Mictecacihuatl.
Mais avant d'introduire une pensée extra-indo-européenne – introduction qui chiffonnera les territorialistes entre nous, ce qui s'entend en tout bien tout honneur – jetons un œil sur les traditions continentales européennes : celte, dane [germano-scandinave] et slave.
Europes continentales, nordiques et pré-européennes
Des Slaves, nous ne savons pas grand-chose, sinon que leurs officiants du culte se nommaient les zhrets. Chez les Danes, c'étaient les gothar mais, si les mythes sauvés par les clercs nous indiquent quelques ingrédients rituels, ils ne nous communiquent aucune procédure. De même, chez les Celtes, quant aux druides qui concernent ce site Druidisme.eu au premier chef : nous avons des purifications, des interdits, des magies – mais pas de procédure.
Un seul Romain – Pline l'Ancien – nous donne ce qu'il sait ou croit savoir, de la cueillette du gui (et deux autres plantes)* tout en nous informant que du chêne est présent dans tout rite. Ses observations, tout en désignant une rituélie procédurière, ne valent que pour autant que cette rituélie est généralisable à tous les Celtes, encore qu'on puisse attester du même nom donné au gui (pour ainsi dire panacée) chez Pline et dans les mythes insulaires. Enfin cela permet de dire qu'il y a eu une procédure – même pas observée par Pline lui-même, mais plus probablement par Sextius Niger, qu'il rapporte, encore qu'il ait voyagé en Gaules romaines.
De plus, les Romains étant très procéduriers, et Jules César notant que les Celtes étaient très religieux, si l'absence de procédures avait dominé, elle aurait choqué. De même, en sorcellerie, la procédure est ce qui compte et la distingue des vœux ou des voyances ; c'est-à-dire que c'est une pratique procédurière, qui permet un résultat – pas des intentions ni des improvisations au petit bonheur. Il y a des sciences occultes et il y a l'ésotérisme, dont il faut tenir compte, dans l'élaboration d'un rituel.
Seulement, nous avons vu que les démarches variaient en Hellas [Ancienne Grèce] elle-même, comparable au monde celte encore plus vaste et fragmenté : nous ne pouvons qu'en déduire a fortiori, que les procédures variaient considérablement entre la Norique, l'Eire et l'Ibérie – sans parler du Continent entre.
Rien ne nous permet d'imposer du « para-hindouisme » dans le celtisme, tandis qu'il faut envisager l'influence des populations pré-indo-européennes d'Europe, dont les Basques sont les derniers représentants en Europe celtique – et dont le légendaire présente des accointances extrêmes-orientales (Chine, Japon) typologiques, sans certes permettre aucun apparentement généalogique ni encore moins sociologique : les Anciens Basques étaient claniques comme les Celtes, non pas impériaux.
On ne commettra donc pas l'erreur d'imposer un « para-extrême-orientalisme » dans le celtisme, encore moins, bien que le « basquisme » soit inspirant – surtout quand on sait le rôle joué par l'Espagne, dans le Livre des Conquêtes d'Irlande**.
Aux pluriels
À la fin, il ne nous est plus permis que de parler de théurgies, « magies divines » au sujet des procédures mises en œuvre, sans plus d'orthopraxie, orthopraxie dont la normopathie évidente est heureusement compensée par des rituélies non moins évidentes, dans des pratiques variées.
L'orthopraxisme néopaïen, n'est que la vanité de ceux prétendant faire les choses « très différemment de la moyenne » tout en inoculant une norme pathologique.
Non mais : que chacun pratique les rigueurs qui comptent pour lui, nous en avons tous. Qu'il ne fanfaronne pas néanmoins au nez et à la barbe du chaland en narguant son petit monde. Ce serait éthique, car anti-fanatique.
Ensuite, nous pourrons reparler d'orthopraxies plurielles, au sein des théurgies et rituélies, sans foutaise.
Segodanios (Mervis Nocteau)
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* La cueillette doit avoir lieu sur un chêne rouvre – où il est rare de trouver du gui, – en procession, le sixième jour de la lune (début du mois colignien donc de l'année d'ailleurs), où l'on a préparé le sacrifice de deux taureaux blancs dont les cornes sont liées pour la première fois, suite à quoi on organise un festin – mais la mise à mort n'est pas détaillée, – le tout accompagné de prières afin de disposer la Divinité. Le druide cueilleur doit être vêtu de blanc, doté d'une serpe d'or, en passant la main droite du côté gauche du vêtement, à recueillir le gui dans un linge blanc, sans qu'il touche terre.
** Je ne dis donc pas cela parce que je suis gascon, mais ma Gascogne m'a au contraire dessillé sur la question.

